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Poésie, Plaisir des mots, bonheur des phrases et joie des idées, à partager avec chaque lecteur

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Commentaire des propos présidentiels sur la "vraie" France


Je vous livre un commentaire rédigé dans l'urgence, sans réelle recherche documentaire et sous l'emprise de l'émotion, relatif à la célébration, ce jeudi 08 mai 2008, par le Président de la République Nicolas Sarkozy, sur la plage de Ouistreham, du 63ème anniversaire de la victoire du 08 mai 1945, à l'endroit même où des milliers de soldats alliés, parmi lesquels les français du commando Kieffer, ont débarqué à l'aube du 06 juin 1944. Dans son discours le Président a affirmé que, pendant la deuxième guerre mondiale, la vraie France n'était pas celle de Vichy ni celle de la milice. Il a ajouté : "La vraie France, la France éternelle, elle avait la voix du général de Gaulle, elle avait le visage des résistants".


Je n'ai pu dissimuler mon étonnement en prenant connaissance de tels propos brièvement retransmis au journal télévisé du soir. Certes, tant le général de Gaulle que François Mitterrand, acteurs de premier plan à l'époque et de ce fait marqués par le pragmatisme de l'action, se sont toujours refusés à reconnaître la responsabilité de l'Etat français dans la déportation des juifs. Mais le 16 juillet 1995, lors de la commémoration de la rafle du Vél' d'Hiv' des 16 et 17 juillet 1942, le Président Chirac a rompu avec cette vision qui privilégiait l'immédiateté du combat et une approche un peu fantasmée au détriment du recul historique, et ce à la satisfaction de la plupart des spécialistes, en déclarant que «la France, ce jour-là, accomplissait l'irréparable". Il a ainsi contribué au devoir de mémoire, à la maturation de la réflexion collective sur cette période difficile, au final à la responsabilisation de chacun. Il a donc rendu plus difficile la reproduction des mêmes tragédies.


J'avais eu alors la naïveté de croire que le débat se trouvait tranché pour le plus grand profit de chacun et qu'un demi siècle de révisionnisme était définitivement clos. Or les propos présidentiels d'aujourd'hui, même s'ils ne remettent pas explicitement en cause le rôle de l'Etat français de Vichy, semblent pour le moins ambigus. Les adjectifs «vraie» et «éternelle», appliqués à un pays, prêteraient à sourire dans la bouche d'un enfant, pas dans celle d'un chef d'Etat responsable qui a bénéficié de l'aide de collaborateurs pour traduire sa pensée en termes précis sur un sujet aussi grave. Du reste, la «France éternelle» est une expression du maréchal Pétain, chef de l'Etat français, employée en novembre 1940, et il paraît particulièrement inapproprié de la reprendre un jour de célébration de la victoire du 08 mai 1945, surtout lorsque l'on songe à ceux pour qui cette fameuse éternité s'est traduite par un aller simple pour les camps de concentration.


Quant à l'alternative vrai/faux, elle me paraît s'appliquer à une proposition logique que l'on confronte à la réalité. Dans cette optique la vraie France de l'époque pourrait être la France réelle, telle que cherchent à la reconstituer les historiens. De manière synthétique une minorité de résistants, une minorité de collaborateurs, une minorité d'arrivistes cherchant à ménager la chèvre et le chou, une majorité d'attentistes qui vivent difficilement, supportent les privations, notamment dans les villes, mais se résignent à la situation officielle, tant en zone libre qu'en zone occupée, non parce qu'ils l'approuvent mais parce qu'elle est officielle, parce qu'elle a les apparats de la légalité et la caution du chef (le maréchal Pétain). C'est pourquoi, lorsque le vent va tourner, on verra des foules nombreuses, dans un instinct grégaire et déférent, applaudir l'autorité en place, Pétain d'abord, les américains et de Gaulle ensuite, à quelques mois d'intervalle.


Enfin il est important de souligner que ces propos ne me semblent pas constituer un aboutissement inéluctable du refus de la repentance, exprimé par ailleurs à de nombreuses reprises par l'actuel chef de l'Etat. Ainsi le président pourrait reconnaître que Vichy a constitué un crime d'Etat sans pour autant faire acte de repentance en considérant que la France d'aujourd'hui n'est pas comptable sur un plan moral des tragédies de l'histoire. Il convient de ne pas confondre une position politique individuelle, inspirée par l'actualité, par l'envie de conserver l'électorat de la droite nationale, et qui au final pourra être validée ou sanctionnée par le vote démocratique, avec un révisionnisme historique latent.


Je ne suis hélas pas un spécialiste de la période. Néanmoins brièvement et sans aucune exhaustivité je vais m'efforcer de rappeler quelques faits. Au moment de la défaite militaire en France métropolitaine, Philippe Pétain, favorable à l'armistice, l'emporte sur le Président du Conseil, Paul Reynaud, qui démissionne. Le maréchal Pétain est alors nommé Président du Conseil le 17 juin 1940, et assume la direction du gouvernement de la France. L'armistice est signé le 22 juin 1940, actant l'occupation allemande de la moitié du territoire métropolitain. Le 10 juillet 1940 l'Assemblée nationale donne tous pouvoirs au Gouvernement de la République, sous l'autorité et la signature du maréchal Pétain, à l'effet de promulguer, par un ou plusieurs actes, une nouvelle constitution de l'Etat français. Sur 649 parlementaires ayant pu se rendre à Vichy compte tenu de la désorganisation et de l'exode, et ayant pris part au vote, 569 ont voté pour l'adoption et seulement 80 contre. L'acte constitutionnel N°1, du 11 juillet 1940, dispose : «Nous, Ph. Pétain, maréchal de France, vu la loi constitutionnelle du 10 juillet 1940, déclarons assumer les fonctions de chef de l'Etat français». En 1940 la France compte 40 millions de français et presque 40 millions de pétainistes (Amouroux). Le vieux maréchal est perçu à la fois comme le père de la patrie qui a fait dont de sa personne à la France pour éviter le chaos malgré la défaite, et comme le roublard, vainqueur de Verdun, qui se jouera de Hitler dès que l'occasion se présentera. Ce n'est que fin 1941 que le tableau idyllique se fissure et que la perception des français commence à changer («un vent mauvais se lève»). Enfin il convient de ne pas oublier les 5 millions de lettres de dénonciation écrites par la «fausse» France durant cette période troublée, ni les milliers de déportés convoyés par la SNCF vers les camps.


Bien sûr, il ne s'agit pas ici de discuter de la légalité ou de l'illégalité de la constitution de Vichy. Ceci concerne les historiens et les spécialistes de droit constitutionnel. Un tel débat ne traduit qu'un point de vue juridique, qui n'est pas vraiment le sujet. Que la France de Vichy ait été légale ou illégale, une chose est sûre : elle était réelle. Par conséquent, la qualifier de vraie ou de fausse me paraît participer d'un dangereux jeu sur les mots et sur l'histoire. La complexité de la situation et de la psychologie humaine ne permet pas de réduire la situation à une alternative bons/méchants, vrai/faux, légal/illégal. Il convient de dépasser ce manichéisme simpliste, cette vision noir/blanc, pour découvrir toute la gamme des gris qui forme la trame de l'humaine condition. Si le Président de la République n'a pas vocation à se substituer aux historiens, il lui revient par contre de suivre leurs travaux pour en tirer les enseignements politiques utiles aujourd'hui. Mais la pédagogie explique la complexité, elle ne la dénature pas, elle ne confond pas le temps historique et le temps de l'actualité politique et des clivages partisans.


Cet attirance présidentielle pour des propos simplifiés et manichéens sur des sujets graves, cette tentation d'assimiler la partie au tout, qui ont provoqué une telle sortie, les plus fidèles lecteurs de mon blog sur Myspace se rappellent peut-être que je les avais déjà analysés lors de l'allocution du président sur le devoir de mémoire des enfants juifs victimes de la Shoah. Le mieux pour conclure est donc de citer l'extrait suivant de mon commentaire de l'époque, apparemment toujours valable aujourd'hui.


«La proposition présidentielle me paraît émaner d’un esprit essentiellement analytique. Confronté à une question complexe un tel esprit songe d’abord à décomposer ce qu’il perçoit afin de mettre en lumière des détails précis, tandis qu’un esprit synthétique préfère une vision d’ensemble éclairant les grandes lignes du problème. Or cette manière de traiter un sujet en éclatant la complexité en une multitude de fragments individuellement plus simples à appréhender, semble particulièrement utile dans le domaine des sciences exactes. En mathématique, en physique, un bon exemple vaut souvent mieux qu’un long discours. La compréhension de la partie préfigure la compréhension d’un tout régit par les mêmes lois, par les mêmes équations. Il en va tout autrement dans le domaine des sciences humaines. La spécificité de chaque individu fait que sa trajectoire ne vaut que pour lui, et ne saurait être généralisée ou transposée sans risque totalitaire, du moins sans risque d’une déperdition d’information d’une ampleur telle qu’elle compromettrait la pertinence du projet initial.


Les historiens parfois exhument de l’ombre profonde des siècles quelque éclat de lumière, des conduites exemplaires qui nous émeuvent et auxquelles on se réfère, des leçons d’héroïsme que l’on admire, des conseils de prudence dont on peut tirer profit aujourd’hui. A ma connaissance ils n’ont jamais prétendu esquisser des modèles à suivre. La valeur ajoutée la plus précieuse qui se dégage de leurs travaux me paraît être celle d’une synthèse des multiples forces à l’œuvre, permettant de dégager l’esprit d’une époque, les constructions métaphysiques qui supportent le moule des apparences, les structures naturelles inconscientes des sociétés».


Pour un raisonnement que, à l'époque comme aujourd'hui, j'avais tenu dans l'urgence et écrit à la hâte, je trouve que cela explore correctement le coeur du problème et en conséquence je m'étonne que des personnes qui ont une pratique politique et diplomatique de première grandeur, et le temps de réfléchir aux sujets puisqu'ils sont payés pour ça, ne parviennent pas à émettre des idées et à écrire des discours de façon plus habile, sauf à interpréter leur attitude comme une tentative de manipuler l'opinion. J'espère que, dans les jours qui viennent, de nombreuses réactions conforteront la mienne, tellement il convient de rester attentifs et vigilants dans un domaine aussi sensible.


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