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Poésie, Plaisir des mots, bonheur des phrases et joie des idées, à partager avec chaque lecteur

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Mémoire des jeunes victimes de la shoah


Je vous présente une réflexion inspirée par le souhait du Président de la République, annoncé lors de son allocution au dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), de voir confier à chaque élève de CM2 (donc âgé d’à peu près 10 ans) la mémoire de l’un des 11 000 enfants français victimes de la Shoah, à la rentrée 2008, dans le cadre de la lutte contre l’antisémitisme. Je précise que Shoah est un mot hébreu signifiant « catastrophe », mais désignant plus particulièrement l’entreprise d’extermination du peuple juif par les nazis. Les réactions négatives se multiplient, tant de la part des psychologues, des enseignants, des représentants de la communauté juive en France, que des politiques. Toutefois, à l’heure où j’écrivais ces lignes, aucune porte de sortie n’était encore envisagée pour amender ce projet, contrairement à aujourd'hui, par conséquent rigueur et vigilance demeuraient de mise. C’est dans ce contexte marqué par l’urgence qu’il faut situer ma contribution.


La proposition présidentielle me paraît émaner d’un esprit essentiellement analytique. Confronté à une question complexe un tel esprit songe d’abord à décomposer ce qu’il perçoit afin de mettre en lumière des détails précis, tandis qu’un esprit synthétique préfère une vision d’ensemble éclairant les grandes lignes du problème. Or cette manière de traiter un sujet en éclatant la complexité en une multitude de fragments individuellement plus simples à appréhender, semble particulièrement utile dans le domaine des sciences exactes. En mathématique, en physique, un bon exemple vaut souvent mieux qu’un long discours. La compréhension de la partie préfigure la compréhension d’un tout régit par les mêmes lois, par les mêmes équations. Il en va tout autrement dans le domaine des sciences humaines. La spécificité de chaque individu fait que sa trajectoire ne vaut que pour lui, et ne saurait être généralisée ou transposée sans risque totalitaire, du moins sans risque d’une déperdition d’information d’une ampleur telle qu’elle compromettrait la pertinence du projet initial.


Les historiens parfois exhument de l’ombre profonde des siècles quelque éclat de lumière, des conduites exemplaires qui nous émeuvent et auxquelles on se réfère, des leçons d’héroïsme que l’on admire, des conseils de prudence dont on peut tirer profit aujourd’hui. A ma connaissance ils n’ont jamais prétendu esquisser des modèles à suivre. La valeur ajoutée la plus précieuse qui se dégage de leurs travaux me paraît être celle d’une synthèse des multiples forces à l’œuvre, permettant de dégager l’esprit d’une époque, les constructions métaphysiques qui supportent le moule des apparences, les structures naturelles inconscientes des sociétés. Je m’imagine les historiens comme des ethnologues avides de remonter le temps en conservant le souci de la pluridisciplinarité. Depuis les travaux de Claude Lévi-Straus, un renouvellement méthodologique profond a marqué les sciences humaines. Ces dernières cherchent à construire des modèles qui puissent rendre compte de la totalité des phénomènes observés, qu’aucun cas individuel n’incarne ou ne résume à lui seul, fût-ce de manière symbolique.


Enfin l’humanisme qui m’anime me paraît incompatible avec une forme de hiérarchisation du sacrifice. Pourquoi ne pas retenir le nom de tel enfant communiste mort lui aussi dans les camps aux côtés de l’enfant juif ? Ou de tel enfant tzigane ? Ou maghrébin ? Pourquoi ne pas retenir le nom de celui-ci, handicapé physique, de celui-là, déficient mental, jetés au mouroir sur l’autel de la préservation aryenne ? Pourquoi chercher à dissocier, diviser, quand l’horreur nazie nous suggère au contraire l’importance de la fraternité. Parfois je songe que nous nous appelons tous Mohammed, Avraham, Christine, tous nous sommes gazés dans les camps, massacrés à coups de hache au Rwanda, et tous nous sommes libérés par les soviétiques et les américains, nous sommes tous sauvés, parce que chaque protagoniste, ici et là-bas, aujourd’hui comme hier, recèle une part de notre propre humanité. Le destin individuel, fût-il tragique ou exceptionnel, n’a pas de sens pour l’historien isolé du destin collectif. Si l’on retient un nom, alors il faut retenir tous les noms ! Ne serait-il pas préférable de faire confiance aux enseignants pour transmettre aux élèves, par delà le respect du programme scolaire, le souffle brûlant de l’histoire ? Pourquoi ajouter un symbole supplémentaire à une période déjà mythifiée par sa puissance symbolique, alors que les philosophes nous ont averti du danger des symboles excessifs, mal maîtrisés, qui se pervertissent en diaboles et se retournent contre leurs auteurs ?


C’est pourquoi il me semblerait sage, plutôt que de jouer sur la multitude des réactions pour conserver une tribune à quelques jours des élections municipales, de suggérer une concertation entre toutes les parties, afin de restituer de la sérénité au débat et de s’assurer que la décision finale, quelle qu’elle soit, soit prise en toute connaissance de l’intérêt des enfants.


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