Poésie, Plaisir des mots, bonheur des phrases et joie des idées, à partager avec chaque lecteur
Il fut un temps où l’on découvrait les populations des Amériques
Un temps pour les indiens, un temps pour les sauvages
Un temps de chien pour la civilisation brillante qui n’avait pas songé qu’en se penchant sur l’Atlantique elle verrait
Monstrueusement déformées par l’onde des vagues se refléter ses Lumières
Et les barbares montraient sa sombre mécanique
Sa collection de ficelles intarissables, et de sacs, et de chemins sans issue bordés de murs noirs puants, et de grosses pierres velues, et de mites gluantes dans les alvéoles, dans les interstices, et bondés de pinces préhensibles indéfiniment
Montaigne et Diderot ont exalté le bon sauvage
Le bon sauvage a vu et il est reparti
Et les européens l’ont vu les voir et ils ont assisté à l’horreur dans ses yeux, à l’incompréhension, au désarroi, à la vision de dieux déchus
Et les européens ont jeté une pierre contre le miroir pour ne plus voir le miroir et leur miroir s’est brisé mais ses éclats resplendissaient dans tout l’univers
Des éclats de miroir brisé resplendissaient dans tout l’univers
Cependant que les sauvages étaient vilipendés, conquis, enchaînés, battus, vendus, transplantés, éliminés, broyés, sociologiquement disséqués, et qu’un coulis psychanalytique se répandait sur des bajoues rompues à ce genre d’exercice
Il a fallu du temps pour recoller les morceaux du miroir
Et les morceaux de l’âme des sauvages ont montré des déchirures plus fragiles que la tulle légère qui rayonne dans les vitraux de nos cathédrales
Et il fallu du baume au cœur pour panser les blessures de l’âme
Tandis que la mécanique européenne gardait l’huile de ricin pour son usage strictement personnel
Il fut un temps où l’on découvrait les populations des Amériques
Mais maintenant l’on découvre l’huile de ricin de la mécanique européenne, et il ne reste plus de baume pour donner un cœur à ses rouages maladifs
Languirons-nous encor de n’avoir plus de cœur, plus d’ouvrage à découvrir, plus de sucre dans nos gestes, et pour tout paravent une brindille desséchée qui craque et casse sans cesse, et le pied mort de l’arbre qui sépare nos vies ?
Languirons-nous toujours de n’avoir plus d’amour, d’envie de découvrir, ainsi qu’au premier jour, l’ivraie ou l’ambroisie du rayon réfléchi ?
Car le miroir a dit que le barbare est né, et il a convoqué
La ruée au bercail